Les autorités sud-coréennes remettent à l’agenda la « double file » sur les escalators, présentée comme un levier de prévention des accidents. L’initiative relance un débat ancien dans un pays où, depuis près de trente ans, la scène est familière aux heures de pointe: une file de voyageurs immobiles d’un côté, un couloir laissé libre pour ceux qui marchent de l’autre. En réévaluant cette pratique, le gouvernement dit vouloir privilégier la sécurité des usagers et la durabilité des équipements plutôt que la vitesse individuelle.
La discussion ne part pas de rien. Dans les années 1990, la « file unique » a été largement encouragée et s’est imposée au début des années 2000, au point de devenir une norme sociale non écrite. Mais l’afflux d’usagers sur un seul côté a fait émerger deux préoccupations majeures. D’abord, le risque de chute ou de collision quand des passagers se mettent à marcher ou à courir sur une machine en mouvement. Ensuite, l’usure asymétrique des mécanismes, sollicités davantage du côté le plus fréquenté.
Les données d’accidentalité compilées ces dernières années alimentent ce recentrage sur la prudence. Sur une période couvrant la seconde moitié des années 2010 et la première moitié des années 2020, 135 accidents graves d’escalator ont été recensés, dont les deux tiers attribués à des comportements d’usagers. Parmi ces derniers, près de huit cas sur dix sont des chutes, touchant de manière significative des personnes âgées de 65 ans et plus. L’argument sécuritaire est donc devenu central: rester immobile, à deux de front, limiterait les déséquilibres liés aux dépassements et réduirait les chocs en chaîne possibles dans des environnements très denses.
Le facteur technique n’est pas secondaire. Des analyses menées pour l’administration ont mis en évidence une usure supérieure à 95 % sur certains composants (chaînes, galets, rails de guidage) du côté le plus utilisé, avec à la clé un raccourcissement estimé de 15 à 20 % des cycles de grande maintenance. Au-delà des coûts, cette dissymétrie peut imposer des arrêts plus fréquents des installations, perturbant la fluidité des correspondances dans les grands pôles de transport.
La politique publique, elle, a déjà évolué par à-coups. Face aux critiques sur la sécurité et l’usure, une première campagne en faveur de la « double file » avait été lancée à la fin des années 2000, avant d’être abandonnée au milieu des années 2010 faute d’adhésion nette. Le retour du sujet, aujourd’hui, s’accompagne d’une méthode plus participative: plutôt que d’édicter une règle, les autorités veulent confronter les points de vue — habitudes de déplacement, causes d’accidents, maintenance, et pistes d’ajustement des usages — afin de rechercher une acceptabilité sociale minimale.
Reste que transformer un réflexe collectif bien ancré est une gageure. Pour de nombreux navetteurs pressés, garder une « voie rapide » est perçu comme un compromis fonctionnel dans des espaces saturés. C’est précisément ce dilemme que la démarche actuelle entend clarifier: comment concilier la sécurité du plus grand nombre avec l’exigence de fluidité, sans transférer indûment la responsabilité sur des usagers déjà soumis à de fortes contraintes de temps?
L’enjeu dépasse la seule Corée du Sud. Partout où les réseaux sont denses, la gestion des comportements sur les escaliers mécaniques pose des questions semblables: arbitrer entre rapidité et sûreté, prévenir les chutes dans des populations vieillissantes, réduire l’usure prématurée des installations et le coût des interruptions de service. En Europe comme en Asie, les opérateurs expérimentent affichages, signalétiques ou messages sonores pour décourager la marche sur escalator, avec des résultats contrastés là où les habitudes sont solidement établies.
En Corée du Sud, la relance de la « double file » ne s’accompagne pas d’annonces de sanctions ni d’une mise en conformité immédiate. Elle vise d’abord à bâtir un consensus public sur une règle simple — deux files, tous immobiles — dont les promoteurs estiment qu’elle minimise les risques dans les environnements les plus contraints. Entre la logique de sûreté et l’inertie des pratiques quotidiennes, la trajectoire dépendra désormais de la capacité à convaincre les usagers que, sur un escalator, gagner quelques secondes ne vaut pas de multiplier les aléas.



